L’Af. Sud à la loupe #03, texte

3ème édition de “L’Af Sud à la loupe”. Cette semaine, Romain Rosart vous propose un article pour mieux comprendre la situation économique actuelle d’un pays qui est devenu une puissance économique majeure sur la scène internationale… mais qui reste encore très inégalitaire : 50% du revenu annuel du pays est possédé par moins de 10% des foyers. Bonne lecture !

Une économie à deux visages, l’Afrique du Sud à la croisée des chemins. (synthèse)

Après la Coupe du Monde de rugby attribuée en 1995 pour des raisons symboliques, la tenue de la Coupe du Monde de football en 2010 marque l’entrée de l’Afrique du Sud au sein des puissances économiques internationales. Vingt ans après la fin de l’apartheid qui a laissé de très larges parts de la population sud-africaines exsangues au niveau économique et social, les gouvernements successifs ont su mener à bien une politique économique efficace. Cependant, loin de solutionner prioritairement les problèmes de pauvreté et d’inégalités gangrenant la société sud-africaine, ces derniers ont très vite fait le choix d’installer le pays sur la scène économique internationale pour bénéficier d’un « effet d’entraînement ».

Pour cela, ils ont décidé d’influer sur les grands équilibres macro-économiques (taux d’inflation, balance commerciale, etc.) en partie au détriment des dépenses sociales. Dépenses qui auraient inévitablement permis une élévation moyenne du niveau de vie dans un pays où de nombreuses populations vivent encore avec un revenu inférieur au seuil de pauvreté. La politique économique sud-africaine de ces quinze dernières années a néanmoins le mérite d’avoir posé les bases d’un système économique efficace et compatible avec les standards de la mondialisation économique et ceux des pays les plus développés. Ces mesures, ainsi que les atouts dont dispose le pays au niveau des ressources naturelles notamment, ont permis à l’Afrique du Sud d’intégrer selon de nombreux analystes le cercle des puissances émergentes au côté du Brésil, de l’Inde ou de la Chine. L’enjeu des prochaines années consiste donc pour le gouvernement Zuma à « transformer l’essai » et à utiliser cette stabilité économique pour élever le niveau de vie des populations les plus défavorisées et réduire les inégalités qui gangrènent la société sud-africaine depuis 20 ans.

mineurs

Cullinan. Juin 2010. Mineurs dans une mine de diamants.

Une économie à deux visages, l’Afrique du Sud à la croisée des chemins. (article complet)

L’Afrique du Sud est sans conteste l’un des deux moteurs économiques de l’Afrique avec le Nigéria. Cependant, la situation n’est pas idyllique pour autant. En effet, malgré le fait qu’elle soit très souvent placée dans les rangs des puissances émergentes au côté de l’Inde, la Chine ou le Brésil et un taux de croissance satisfaisant ces dernières années (avant la crise financière de 2008), l’Afrique du Sud est un pays sinistré dans son organisation domestique au niveau économique et social. Ainsi, comme nous allons le voir, près de 20 ans après la fin de l’apartheid, l’A.N.C. n’a pu réaliser la transition économique et sociale que ce parti avait vocation à mener comme le prouve l’éloignement de plus en plus important entre les vues des gouvernants et celle des masses. Loin de réussir une transition démocratique effective et une relative mise à niveau des niveaux de vie entre les populations, les gouvernements successifs se sont heurtés à de nombreux obstacles.

De plus, ces derniers ont également fait des choix pouvant s’apparenter à des erreurs (par rapport aux objectifs énoncés) qui ont conduit le pays à reculer de manière significative au niveau social selon les critères du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). Les déficiences du système économique sont encore criantes comme en témoignent les problèmes de chômage, de pauvreté et d’inégalités mais aussi les problèmes sociaux (criminalité, Sida, etc.) qui auto-alimentent les carences économiques. Cependant, au niveau macroéconomique, le choix de la FIFA de confier l’organisation de la Coupe du Monde 2010 à l’Afrique du Sud est révélateur d’une stabilité politique et économique enfin trouvée. En effet, les finances publiques se sont stabilisées, l’inflation est désormais cantonnée à un faible niveau et l’Afrique du Sud attire de plus en plus de capitaux étrangers. C’est donc une Afrique du Sud ambivalente, fragile au niveau interne mais véritable puissance régionale incontestée que nous allons tenter d’appréhender aujourd’hui.

A la fin de la période de l’apartheid, le gouvernement issu des premières élections multiraciales en Afrique du Sud se trouve devant un défi sans précédent. En effet, après plus de quatre siècles de colonisation et 60 ans de politique d’apartheid, la situation économique et sociale de la population noire du pays est catastrophique. Totalement tenue à l’écart de l’activité économique durant cette période, la population noire se retrouve donc gangrénée par un taux de chômage extrêmement important, des emplois subalternes et sous-payés pour les individus ayant la « chance » de travailler et un niveau de vie moyen bien en dessous du seuil de pauvreté. En 1994, lorsque l’A.N.C., parti dirigé par Nelson Mandela obtient une majorité écrasante, il se doit donc de relever le gant. Porté par un élan populaire sans précédent, l’arrivée au pouvoir de ce parti provoque également une vague d’espoir extraordinaire dans les populations noires équivalent à l’ampleur de la tâche. Cette situation va progressivement conduire à une impasse puisque malgré une réelle volonté d’impacter sur les conditions de vie des populations les plus défavorisées, les projets du gouvernement de Mandela vont se heurter aux problèmes inhérents au capitalisme mondial qui a considérablement muté depuis l’après-guerre.

soweto

Soweto. Match de foot de quartier. Juin 2010

Développement d’une élite noire qui s’est fondue au sein même de l’élite traditionnelle blanche

Ce changement de politique s’explique en grande partie par l’obligation de rassurer l’ensemble des acteurs économiques après la crise monétaire de 1996 qui a conduit à d’importantes sorties de capitaux et une dévaluation du rand. Ce nouveau positionnement idéologique de l’A.N.C. se traduira par un nouveau programme économique, le « Growth Employment and Redistribution » (Gear) et va inévitablement conduire à un panorama économique différent de celui qui était espéré et entraîner des répercussions sur le plan politique comme nous l’avons vu. Ainsi, au lieu d’une amélioration sensible du niveau et de la qualité de vie de l’ensemble de la population, on a assisté au développement d’une élite noire qui s’est fondue au sein même de l’élite traditionnelle blanche. Si cette étape revêt un caractère important en vue d’une harmonisation même relative des niveaux des vies des différentes populations de l’Afrique du Sud, elle s’avère bien évidemment insuffisante.

En effet, dans le domaine de l’emploi, si la politique « d’affirmative action » que le gouvernement a mis en place couplée avec celle du « black economic empowerment » a permis l’arrivée de populations noires à des postes à responsabilités, ces mesures n’ont pas permis le melting-pot espéré. De manière contre productive, elles ont même contribué à la création d’une élite bourgeoise issue des populations noires, souvent proche de la direction de l’A.N.C. qui a repris les codes de l’élite traditionnelle blanche au lieu de participer au développement des townships. Simultanément, l’obligation pour les nombreuses grandes entreprises d’intégrer des noirs à leur direction a conduit a des embauches de complaisance qui ont surtout pour vocation (et cela, encore à l’heure actuelle) de profiter des réseaux de ces personnes au sein du gouvernement constitué en majorité de membres de l’A.N.C.

Le développement de ce phénomène est d’ailleurs, comme nous l’avons vu, en train de couper progressivement les masses de la direction de l’A.N.C. Cependant, à l’heure des premiers bilans, Le « Gear » présente d’importantes réussites dans la libéralisation économique inhérente à l’entrée dans une société mondialisée notamment au niveau de la structure économique du pays qui s’est considérablement renforcée. Mais les gouvernements successifs ont néanmoins su faire attention à certaines spécificités de la société sud-africaine et adapter quelques mesures à cette dernière. Le bilan de ce programme est donc mitigé et oscille entre réalisations structurelles importantes et certains échecs notamment au niveau social qui sont en partie dû au contexte international de ces quinze dernières années.

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Discours aux affamés, Chéri Samba (1991).

50% du revenu annuel du pays est possédé par moins de 10% des foyers

Les conséquences sociales de ces politiques économiques sont donc discutables. En effet, si l’économie sud-africaine est devenue efficace, dispose de nombreux atouts et a su mettre en place un cycle de croissance continue sur le moyen terme qui rivalise avec les autres puissances émergentes (comme le montre le graphique si dessous), les conséquences pour les populations n’ont pas été vraiment marquantes. Malgré ces politiques, l’Afrique du Sud a donc perdu plus de 30 places à l’indicateur de développement humain du PNUD qui constitue LA référence au niveau international pour juger de la bonne santé sociale d’un pays. Ainsi, vingt ans après la fin de l’apartheid, le pays est encore miné par des inégalités sociales extrêmes. En effet, plus de la moitié du revenu annuel du pays est possédé par moins de 10% des foyers alors que de l’autre côté de l’échelle, les 40% les plus pauvres ne se partagent que 4% de cette richesse. Cet état de fait, aussi alarmant qu’il soit perdure et semble même s’accentuer ces dernières années. Plus de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté et près de 30% est au chômage. Certains aspects du problème du chomage sont clairement liés à l’héritage de l’apartheid. Ainsi, durant cette période, le système d’éducation ne visait pas à assurer à la population noire majoritaire les connaissances lui permettant d’accéder à des emplois qualifiés. Cette situation conduit à une montée de la violence qui est quasiment institutionnalisée et devient une norme.

De plus, l’accès à la santé est d’autant plus compliqué qu’il se couple avec de nombreuses lacunes au niveau de l’éducation ce qui permet le développement d’épidémie comme le SIDA. En fait, si les mesures économiques prises par les gouvernements successifs ont permis le développement d’une classe moyenne issue des populations noires, première étape vers une hausse du niveau de vie global, l’Afrique du Sud est encore aujourd’hui bloquée à cette étape. Le clientélisme et la corruption (entre autres problèmes) n’ont pas permis la mise en route de la deuxième étape, plus importante et plus ambitieuse, visant à sortir les populations noires de la misère. Ainsi, nous sommes actuellement dans une situation bi-polarisée socialement où une population vivant correctement et une autre oscillant entre seuil de subsistance et seuil de pauvreté coexistent sans véritables liens entre elles.

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Taux de croissance moyen entre 1994 et 2006 de pays émergents.

Il apparaît donc clairement que la politique économique menée par les gouvernements issus de l’A.N.C. depuis 1994 a considérablement permis à l’Afrique du Sud de sortir de l’ornière au niveau international. Ce pays est aujourd’hui considéré comme une puissance émergente à part entière et comme une économie stabilisée et fiable. Si les gouvernements successifs ont très rapidement pris le parti de privilégier les grands équilibres macroéconomiques aux dépenses sociales qui semblaient prioritaires aux vues de la situation des populations défavorisées, ils ont ainsi permis de construire une structure économique crédible qui assoit la position sud-africaine au sein de la communauté internationale. Ainsi, si la situation de nombreuses populations est encore alarmante, l’Afrique du Sud dispose aujourd’hui d’atouts supplémentaires pour répondre à cet état de fait.

Devant les risques de polarisation économique, il semble que cet objectif de réduction de la pauvreté ne devienne crucial aujourd’hui. L’augmentation constante de la violence, de la criminalité d’une part et le développement de quartiers ultra sécurisés de l’autre sont des critères révélateurs du danger qu’il existe de privilégier la scène économique internationale à l’action sur le plan interne. Le gouvernement de Jacob Zuma doit donc relever un défi presque aussi important que celui de Mandela au lendemain de son élection et unifier économiquement le pays pour assurer la stabilité et la viabilité du pays. De l’accomplissement de cette tâche découlera le futur du pays et sans aucun doute de la région dans la mesure où l’Afrique du Sud est aujourd’hui la seule véritable puissance régionale.

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Région de Prétoria. Village Ndele. Juin 2010.

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