Mi-temps mystique, texte et photos

Petit retour au Sénégal, à Dakar. Vous vous souvenez peut être de notre reportage sur Fodé, joueur de l’US Ouakam (Première Division de Football Sénégalais) ? Dans le cadre d’un article commandé par le magazine Spray, nous avons réalisé un reportage sur Djibril Serign, le marabout de l’équipe. Voici le texte ci-dessous. Bonne lecture.

Aux côtés du coach et du préparateur physique, tout club de football sénégalais professionnel se doit d’intégrer à son staff un marabout sérieux. A l’US Ouakam, les convaincus comme les sceptiques n’oseraient remettre en question l’autorité de Serign Djibril Gaye, fonctionnaire sénégalais et marabout bénévole du club.


Reclus dans une salle sombre du centre de préparation de l’US Ouakam, Mbaye et Pape, les deux assistants de Serign, remplissent des pots et des bouteilles de liquides visqueux aux couleurs boueuses. Ils murmurent des paroles magiques aux goulots des récipients en plastique. Délicatement, ils les rebouchent pour éviter que les formules ne s’évaporent dans la pièce. Le maître suit avec attention les manipulations de ses deux élèves. « Il nous faut discuter avec les génies qui nous entourent. Ils nous aideront à gagner le match » explique le marabout principal de l’équipe de l’US Ouakam.

L’écouteur de téléphone portable vissé dans l’oreille, le regard absent qui fixe le sol, Sérign parle à mi-voix. Il est difficile de réaliser s’il est en train de répondre à son voisin, à son interlocuteur téléphonique ou à un esprit flottant dans la pièce. « Je peux te faire ressortir d’ici une jambe en moins ». De l’humour, bien sûr. Pourtant on n’ose trop rire à la boutade. « Un jour je t’apprendrais à attraper un cayman à main nues dans une rivière rien que par la pensée ». Entre mystère, mystique et mytho, la frontière est souvent très fine. Passant du sympathique Merlin l’enchanteur au méchant Saruman du Seigneur des Anneaux, Serign soigne son personnage.


Cet après midi, l’US Ouakam rencontre l’ASC Jaraaf, actuellement première du championnat professionnel sénégalais. Le match est capital. Toute l’équipe de « coordination de maraboutage » est mobilisée pour établir les produits à utiliser et planifier leurs applications aux joueurs. Ces derniers ont été réunis tôt ce matin. Au programme : 20 minutes de briefing tactique et 4 heures de séances de bains magiques.

A l’extérieur, le staff discute en attendant la fin de la séance. « Si cela ne tenait qu’à moi on ne perdrait pas tant de temps avec ces histoires. » avoue Pape Malick Diakhaté , coach adjoint. « Nous avons du parler au président pour diminuer les pratiques de maraboutage dans nos préparations de matches. Mais il y a la pression des supporters et des habitants de Ouakam. Le club ne nous appartient pas, il appartient au village ».
Avec l’expansion de Dakar, Ouakam s’est transformé en une commune d’arrondissement de la capitale sénégalaise. Malgré l’apparition ces dernières années de nouvelles résidences cossues, l’ancien village de pêcheurs a su conserver une identité forte. L’équipe professionnelle de football contribue à entretenir la fierté des lébous (ethnie sénégalaise traditionnellement constituée de pêcheur) qui peuplent depuis des siècles cette zone coincée entre l’aéroport international sénégalais et l’Océan Atlantique.

Toutes les trentes minutes, Serign apporte au milieu de la cours intérieure une nouvelle bassine remplit d’un liquide secret. Un à un, les joueurs viennent s’enduire le corps de la potion. « Je ne peux pas révéler la composition du produit », s’offusque le marabout, « cela risque d’annuler son effet sur les joueurs ». Séchés par le soleil de midi, les bains magiques laissent sur les corps des trainées de poudre blanche. Selon Serign, le produit a été bien appliqué, les joueurs seront protégés des blessures et des mauvais coups des adversaires.

Fodé, attaquant de l’équipe, contient difficilement son agacement « on nous fait attendre pendants des heures dans la cour. On se fatigue alors que nous devrions nous reposer avant le match. Je ne sais pas si cela fonctionne, mais ce sont les traditions de nos parents, nous devons les respecter ». Le joueur se montre moins tolérant quand le capitaine vient collecter l’argent pour acheter les produits nécessaires pour le marabout. Mais après quelques échanges tendus, le joueur cède et donne lui aussi 2.000 francs CFA (3 euros, alors que le salaire moyen d’un joueur au club est de 50 euros par mois).

Serign tient à rappeler qu’il s’implique de manière bénévole pour l’équipe. « Je ne demande pas d’argent. Je suis ici par amour de notre club et de notre village ». Très jeune, le marabout a réalisé qu’il avait un don. Il a cependant continué ses études et obtenu un poste au ministère de l’environnement sénégalais. « Je ne voulais pas devenir marabout, mais les gens me sollicitaient. Tout le monde savait que je pouvais dialoguer avec les génies. Ce n’est pas un business pour moi. Je veux juste rendre service ».
Le neveu de Serign, El Hadje, joueur de l’équipe réserve de Ouakam, parle de son oncle avec révérence. « Serign est très impliqué dans notre communauté. Il n’hésite pas à aider gratuitement les gens qui n’ont pas les moyens de faire appel à un marabout ». Nombreux sont les voisins et les proches à venir le consulter pour réussir dans leurs affaires d’argent ou de cœur.



16h00, l’heure du départ vers le stade. Les joueurs rassemblent leurs affaires dans l’effervescence. Tous sont impatients de partir en découdre avec le leader du championnat. Alors que le groupe s’apprête à sortir prendre le bus, le marabout stoppe le mouvement dans le hall d’entrée. Il vient de recevoir un mystérieux appel téléphonique. Toute l’équipe se rassemble autour de lui. Sérign est en communication avec son maître, le grand marabout de Ouakam. Un silence religieux emplit désormais l’espace. Immobiles, mains ouvertes et têtes baissées, les joueurs écoutent les prières en arabes dictées par le grand marabout.

Serign ne donnera pas le nom de son maître. Les marabouts préfèrent rester discrets et cachés. Les matches ne se jouent pas que sur le terrain. Reclus dans les vestiaires et les couloirs des enceintes sportives, ils se livrent un intense combat à distance. Serign se souvient encore de la finale du championnat de 1973 : « le marabout de nos adversaires avait réussit à introduire un de ces produits dans notre vestiaires. Cela nous a été fatal ».

Le bus est immobilisé devant l’entrée du stade. Serign sort le premier et ordonne aux joueurs de ne pas bouger. Armé d’une bouteille pleine, il déverse son contenant tout au long du chemin jusqu’au vestiaire. « Il est possible que le marabout du Jaraaf soit venu déposer un produit. Je dois passer avant tout le monde pour en annuler l’effet et protéger notre équipe». La voie est libre, les joueurs peuvent désormais atteindre le vestiaire en toute tranquillité.

Le staff technique prend enfin possession du vestiaire. Ousseynou Sene, l’entraîneur principal commence son briefing d’avant match. Les temps de paroles sportifs et mystiques sont partagés selon un planning prévu à l’avance. Le coach et le marabout sont des amis de longue date. « Je connais Djibril depuis ses débuts dans les années 80’. Il était assistant marabout de l’équipe, moi j’étais joueur à cette époque. Il faut avouer qu’il maitrise désormais mieux son sujet ».

Discrètement, Serign commence à distribuer des petits morceaux de bois et des ficelles que les joueurs devront glisser dans leurs chaussettes pour éviter les blessures. Pendant ce temps, coach, préparateur et adjoint empilent les formules formatées d’avant match pour motiver les joueurs. « Restez vigilant… il faut aller de l’avant… jouons notre jeu… ne reculez pas… ».

Pape Laty Ndiaye, le capitaine de l’équipe, rigoureux et exigeant dans sa préparation d’avant match, lace autour de ses mollets des bouts de tissus que lui a donné son propre marabout : « Non bien sûr on ne sera peut être pas les meilleurs simplement grâce aux gris-gris. Mais c’est quand même une seconde force très importante ».

L’arbitre vient d’appeler les joueurs. « Restez solidaires… on ne lâche rien ! ». Les dernières consignes sont jetées à la volée. Les joueurs sont prêts à bondir comme des morts de faim sur la pelouse. Mbaye, l’assistant marabout, les retient pourtant un à un avant leur sortie. En entrant sur la pelouse, ils devront tous réciter la petite phrase magique qu’il leur présente sur un bout de papier.

Serign ne sortira pas du vestiaire. « Je n’ai pas besoin de regarder le match. Je reste ici pour écouter les génies et prier ». Comme tout musulman pratiquant, il réalise ses cinq prières. Il n’y a pas d’incompatibilité entre religion et maraboutage selon lui, « les génie sont des créatures de Dieu, il n’y a rien au dessus d’Allah ».

A la mi-temps, le score est toujours vierge. L’US Ouakam domine mais aucune occasion de but ne se concrétise. Le préparateur physique remplace les bandages des joueurs souffrants, l’adjoint du coach s’égosille comme un formateur de l’armée américaine et l’entraîneur demande plus de réalisme devant le but. Serign téléphone à son maître pour recueillir son avis et réaliser des ajustements mystiques.
Entre les tubes de vitamines et les flacons de synthol, le marabout passe devant chaque joueur pour asperger leurs visages et leurs mains d’un liquide jaunâtre. Mbaye vient déposer au milieu de la pièce un pot de crème granuleuse dont les joueurs doivent s’enduire le torse.

Serign semble satisfait par les applications réalisées à la pause. « Les joueurs sont prêts, ils sont bien protégés. Nous avons fait le maximum, désormais c’est Allah qui décidera. » La seconde mi-temps devient pourtant électrique. Le Jaraaf s’approche dangereusement des buts de l’US Ouakam dont la défense repousse tant bien que mal les assauts adverses. Dans le vestiaire, Serign, ne lâche plus son téléphone portable et son chapelêt. Ses conversations téléphoniques comme ses prières semblent de plus en plus intenses. Le marabout ne veut plus être dérangé, l’accès au vestiaire est désormais prohibé.

Sur le terrain, la fatigue de fin de match commence à se faire sentir. La rencontre se dirige tout droit vers un score de parité. Quelques minutes avant le coup de sifflets final, miracle ! L’US Ouakam inscrit le but que plus personne n’attendait et qui lui offre la victoire. Les supporters sont en liesse, ils envahissent le terrain. Ousseynou félicite ses joueurs pour leur respect des consignes tactiques. Serign est satisfait d’avoir été entendu par ses génies. L’US Ouakam vient de rejoindre le Jaraaf en tête du classement.


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