L’Af. Sud à la loupe #02, texte

Comme tous les vendredi sur RsAs, Romain Rosart vous propose un article pour mieux comprendre l’Afrique du Sud. Pour ce second post, la loupe sera focalisée sur l’histoire du pays post-l’apartheid, depuis la libération de Nelson Mandela, jusqu’à Jacob Zuma actuel président du pays. Et toujours deux optiques possibles : une synthèse pour les lecteurs pressés, et une version longue pour les plus curieux. Bonne lecture !

« En faisant scintiller notre lumière, nous offrons aux autres la possibilité d’en faire autant… »*


*Nelson Mandela, discours d’investiture, le 10 mai 1994

La libération de Nelson Mandela et la fin programmée de l’apartheid ouvrent une nouvelle ère dans la politique sud-africaine au début des années 90. Durant quatre ans, l’ensemble des principales forces politiques du pays vont travailler main dans la main pour mettre en place de manière concertée un système politique pouvant satisfaire chacun. L’adoption d’une constitution provisoire en 1993 ouvrant la voie aux premières élections multiraciales du pays en 1994 constitue la dernière étape avant la naissance de la nouvelle Afrique du Sud. Ces dernières voient l’A.N.C. devenir parti majoritaire et Nelson Mandela accéder à la présidence au mois de mai. Dès lors, son gouvernement n’aura de cesse de rassembler les différentes ethnies du pays et de tenter de gommer les différences économiques et sociales entre elles.

Cependant, ce programme est aussi ambitieux que presque impossible à réaliser. Ainsi, au lieu d’une hausse importante du niveau de vie des populations les plus défavorisées, nous avons surtout assisté à l’émergence d’une classe moyenne et bourgeoise noire au détriment du plus grand nombre. Les successeurs de Mandela, Mbeki et Zuma, s’ils ont également permis une élévation du niveau moyen de vie, ont contribué à accentuer ce mouvement. De plus, les scories gangrénant la politique sud-africaine (clientélisme, corruption, scandales politico-financiers…) sont encore nombreux et contribuent à l’avenant à couper l’A.N.C. des masses. Cette situation est d’autant plus problématique qu’il n’existe pas d’alternative institutionnalisée crédible en dehors du parti majoritaire. Et les différents mouvements sociaux de ces derniers mois dans le pays laissent à penser que la solution ne pourrait à l’heure actuelle ne venir que des masses…

La libération de Nelson Mandela en février 1990 marque aux yeux de la communauté internationale le véritable tournant de l’Afrique du Sud vers la démocratie comme nous l’entendons aujourd’hui (notamment le suffrage universel). Cependant, cet évènement aussi symbolique et important qu’il puisse être n’est que le premier pas d’un long chemin vers la liberté pour les populations noires. En effet, si la volonté politique est primordiale pour permettre un changement de système politique, il est également prépondérant que les masses soient effectivement prêtes à ces mutations mais aussi que le contexte national et international s’y prête. Ainsi, si les travaux de la CODESA, la commission chargée d’imaginer les réformes constitutionnelles pour transformer l’Afrique du Sud, ont commencé dès 1990 et que le référendum de 1992 donne clairement mandat aux gouvernants de l’époque pour changer le mode de fonctionnement de ce pays, la route vers une normalisation de la situation, la fin de la différenciation entre populations blanches et noires et l’instauration d’une certaine équité économique et sociale est encore longue…

Les obstacles et les freins à ce processus ont été très nombreux dès la décision de changer le régime. Ainsi, la CODESA a été très rapidement bloquée et de nombreux scandales concernant le gouvernement De Klerk ont conduit ce dernier à la remplacer par un forum multipartite où toutes les mouvances politiques du pays été représentées y compris les plus hostiles au changement comme simples observateurs. Le noeud du problème résidant dans le fait que si le président était prêt à concéder le pouvoir politique aux populations noires, il tenait à préserver l’intégrité économique de la minorité blanche et voulait s’en assurer avant l’élection de l’assemblée constituante de 1994. Dès novembre 1993, l’A.N.C. et le Parti National acceptent une constitution provisoire multiraciale dans l’attente de ces élections. Durant cette période, la communauté internationale valide le travail du président en levant progressivement toutes les sanctions économiques et politiques à l’échelle mondiale. Dans le même temps, l’Académie des Nobels décerne le Prix Nobel de la Paix de 1993 à Nelson Mandela et Frederik De Klerk afin de souligner le déroulement pacifique du changement de régime sud-africain.

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Nelson Mandela et Frederk De Klerk, Prix Nobel de la Paix 1993.

Tous aux urnes! Enfin.

Le 27 avril 1994 ont lieu les premières élections multiraciales en Afrique du Sud qui voient l’A.N.C. les emporter avec plus de 60% des voix contre 20% pour le Parti National. Avant cette date, seules les populations blanches avaient le droit de vote aux élections législatives, soit 13% de la population. Malgré les craintes de voir les forces anti-démocratiques tenter un coup de force et d’empêcher le scrutin, ces élections se déroulèrent sans incident et dans un enthousiasme bien compréhensible des populations noires. Dans les jours qui suivent ce succès, Mandela est élu Président de la République et prend la tête d’un gouvernement d’union nationale dont le premier but est de devenir le vecteur d’une réconciliation nationale, préalable indispensable à tout changement effectif du système politique et social sud-africain.

Ainsi, un système appelé « Commission de la vérité et de la réconciliation », sur un modèle proche de ceux utilisés en Amérique du Sud à la fin des dictatures militaires (notamment en Argentine après la période Videla), va avoir pour but de « solder les comptes » entre bourreaux et victimes afin que tous puissent dépasser les évènements passés. Cette commission, placée sous la figure tutélaire de Monseigneur Desmond Tutu, prix Nobel de la Paix, va, durant deux ans « confesser » les auteurs d’exactions dont certains ministres. Cette commission, dont la portée est très largement symbolique, n’en constitue pas moins la première pierre vers une cohabitation durable et efficace entre les deux peuples du pays.

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Monseigneur Desmond Tutu.

Mandela face au défi d’une société à réunifier.

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Nelson Mandela prêtant serment, le jour de son investiture.

Le gouvernement de Mandela va très vite s’atteler à tenter de réduire les écarts existants entre population blanche et population noire. Ainsi, dès 1994, un programme de reconstruction et de développement est mis en place pour lutter contre la pauvreté découlant des mesures discriminatoires de l’apartheid et pour hausser le niveau de vie des populations les plus démunies sur le plan économique et social. Dès l’année suivante, un processus de discrimination positive (« affirmative action ») est développé qui va progressivement entrainer la naissance d’une classe moyenne noire mais aura également pour conséquence de pousser une part de la population blanche au départ.

Le Parlement après presque deux ans de travaux arrive en 1996 à l’adoption de la nouvelle constitution à la quasi unanimité. Cette constitution marque l’entrée effective de l’Afrique du Sud dans l’ère démocratique moderne puisqu’elle interdit toute discrimination, prévoit une interprétation extensive des droits de l’Homme, protège la liberté d’expression et abolit la peine de mort. Cependant, le contexte économique mondial et la mondialisation triomphante impliquent des ajustements en matière économique. Ainsi, très rapidement, le gouvernement de Mandela va opter pour un changement de paradigme économique et s’orienter vers un programme de mesures plus libérales et entraînant de fait une redistribution moindre. Cette situation va permettre l’apparition d’une première ligne de fracture entre les masses et l’A.N.C.

A la fin de son premier et donc unique mandat, Nelson Mandela choisit de ne pas se représenter et c’est Thabo Mbeki; qui occupait le poste de vice président de Mandela; qui lui succède à la suite des élections de 1999. Ces élections confirment le déclin irrévocable du Parti National (instigateur de l’apartheid qui fusionnera cependant avec l’A.N.C. en 2005) et mettent en évidence le rôle primordial du Parti Démocratique au sein de l’opposition. Ces deuxièmes élections marquent également un échec de l’ensemble de la nouvelle classe politique sud-africaine car il est évident que la polarisation s’organise encore très largement autour d’une ligne de fracture ethnico-raciale.

Devant des partis d’opposition connotant leurs discours sur des thématiques proches de la sauvegarde des « privilèges » de la population blanche ou se définissant comme des partis représentatifs de minorités (métis, indiens, etc.), la seule alternative crédible pour les populations noires demeure alors l’A.N.C. Et cela en dépit des premières oppositions très marquées à la politique économique du gouvernement. L’A.N.C. pourrait donc de manière provocatrice être considéré comme un choix « par défaut » dans la mesure où il n’existe pas d’opposition fiable ayant vocation à satisfaire la majorité de la population sud-africaine.

Thabo Mbeki, l’héritier.

Thabo Mbeki occupera quant à lui ce poste durant près de deux mandats avant de démissionner en 2008. Pendant cette période, l’Afrique du Sud va connaître une réelle croissance économique et de véritables progrès dans les conditions de vie des classes les plus défavorisées mais va à la fois se heurter à un contexte économique mondial moins favorable que durant les années 1990 mais aussi au développement de problèmes connexes (criminalité, Sida, etc.) qui vont considérablement ternir son bilan. Sur un plan plus politique, son opposition avec son vice- président Jacob Zuma va en partie sonner le glas de ses espoirs à continuer de changer le pays. En effet, Mbecki est contraint de pousser à la démission son vice-président à la suite d’un scandale politico-judiciaire en 2007 mais Zuma disposant de nombreux soutiens au sein de l’A.N.C. va néanmoins conquérir le poste de président du parti en décembre 2007.

En plus de la défaite électorale pour la présidence de l’A.N.C. contre Zuma, Mbecki va également se voir contraint à la démission en raison des suites du scandale ayant coûté sa place à Zuma. L’intérim sera assuré entre septembre 2008 et mai 2009 par Kgalema Motlanthe qui était le vice président de Mbeki et qui reprendra cette fonction après l’élection de Zuma. Cette démission va avoir des conséquences importantes pour le pays et l’A.N.C. puisqu’elle va avoir pour conséquence de provoquer un schisme au sein du parti majoritaire. Ainsi, les partisans du désormais ancien président Mbecki vont quitter l’A.N.C. pour créer le « Congrès du Peuple » (COPE) et ainsi laisser Zuma à la tête du parti emblématique de l’Afrique du Sud moderne.

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Thabo Mbeki, deuxième président de l’Afrique du Sud multiraciale (1999-2008).

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Kgamela Motlanthe, président par intérim (2008-2009).
Jacob Zuma, un mandat sujet à caution.

En mai 2009, Jacob Zuma est élu à la tête de l’Afrique du Sud avec plus de 65% des voix. Cette élection le laisse à la tête du pays leader politique et économique de la région mais qui est paradoxalement en proie au doute au niveau domestique. Même si son gouvernement est plus multi racial que ceux de Mbecki, il semble que le « melting pot » entre blancs et noirs ait du mal à se faire, polarisant de fait la société dans la plupart de ses aspects. Si accomplir ce défi demande une action concertée dans tous les domaines touchant au phénomène public, il semble primordial de l’inscrire très clairement au niveau de la sphère politique. En quelque sorte pour « donner l’exemple » à la population mais également pour mettre en place des politiques publiques favorisant les actions collectives à même de réconcilier effectivement la population dans son ensemble.

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Jacob Zuma, président actuel de l’Afrique du Sud (2009-????)

Jacob Zuma doit donc aujourd’hui par son action et celle de son gouvernement valider les mythes sur laquelle la nation sud-africaine s’est construite au risque de voir le pays se désagréger. Ainsi, de la nation « arc-en-ciel » que Mandela appelait de ses voeux lors de son passage à la tête du pays, il ne semble rester aujourd’hui que des images d’Épinal et quelques pierres posées comme fondation lors des années 90. La corruption des gouvernants, le Sida et plus encore la pauvreté de larges pans de la population en très grande majorité noire constituent des obstacles majeurs à la réalisation de ce rêve. De plus, la violence semble être intériorisée par la société entière. A trois siècles de colonialisme a succédé une ségrégation raciale importante durant près de 50 ans qui a entrainé une lutte armée pour la libération nationale et, de fait, cette violence semble avoir infestée toutes les strates d’une société et est aujourd’hui considérée comme un phénomène « quasi normal » alors que l’Afrique du Sud est régulièrement vu comme l’un des pays les moins sûrs du monde. Ce pari, à l’heure actuelle raté, semble être celui d’une A.N.C. ayant du mal à faire sa mue et passer du statut d’un parti d’opposition à l’apartheid à celui d’un parti de gouvernement.

L’A.N.C., parti en crise de croissance.

A l’origine, l’A.N.C. était constitué comme un parti nationaliste typique à tendance socialiste mais son arrivée de fait au pouvoir a coïncidé à quelques mois près à la chute du mur de Berlin et à l’effondrement du bloc soviétique. Ainsi, après s’être basée durant des années sur des théories socialistes pour proposer une alternative à la politique de l’apartheid, l’A.N.C. a accédé aux responsabilités à l’heure où la « fin de l’Histoire » et la démocratie libérale étaient la norme. Une fois le deuil du socialisme fait, les théoriciens de l’A.N.C. se sont tournés vers un modèle globalement social démocrate.

Ce changement de cap, bien qu’obligatoire à l’heure de la mondialisation économique, a entrainé une certaine déception dans les rangs des masses favorables à ce parti. Cette déception explique d’ailleurs en grande partie la défiance des masses envers la classe politique. Les difficultés de l’A.N.C à mener le pays sur la route du changement et cette défiance sont deux processus qui s’auto-alimentent et risquent d’entraîner l’Afrique du Sud dans un cercle vicieux vers une nouvelle polarisation, plus économique que raciale cette fois-ci. Ainsi, le « virage à droite » opéré par l’A.NC. mais aussi par le syndicat COSATU a grandement contribué à couper ces formations des masses les ayant porté au pouvoir. Comme nous le verrons la semaine prochaine, l’arrivée au pouvoir de l’A.N.C. et certaines des mesures prises pour lutter contre l’apartheid (comme l’affirmative action) ont contribué à l’émergence d’une bourgeoisie (les « Buppies » de « Blacks Urbans Professionals ») et d’une classe moyenne supérieure noire qui sont devenues les nouveaux électeurs de l’A.N.C.

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Famille de Buppies.

Refonder l’action politique par la base?

La solution pour lutter contre ce phénomène semble s’inscrire dans une refondation totale de l’A.N.C. au profit de son électorat traditionnel. Refondation qui devrait se faire par le bas afin d’influer sur les décisions prises par les dirigeants et pousser ces derniers à mener des politiques plus sociales ayant vocation à réduire les inégalités économiques et sociales. Malheureusement, il apparaît que l’élection de Jacob Zuma, si elle est le signe d’un changement, montre avant tout qu’il n’existe pas d’alternative fiable au delà de l’A.N.C. De plus, Zuma, loin de représenter une alternative crédible et constructive, semble être le dernier avatar d’une situation se dégradant dangereusement et d’une A.N.C. de plus en plus déconnectée des masses et de la réalité sud-africaine. La corruption et le clientélisme au profit d’une petite partie de la population semble avoir remplacé aux yeux des dirigeants de ce parti les idéaux de société multiraciale promis lors de la libération de Mandela et de ses premières années au pouvoir.

Ainsi, l’unique alternative crédible au delà de la sphère d’influence de l’A.N.C. semble bien être celle des mouvements sociaux. En effet, devant la démission de fait des gouvernements successifs face aux problèmes qui gangrènent la société sud-africaine, de très nombreuses luttes au niveau local sont venues tenter de contrecarrer les politiques libérales prises par le pouvoir. Alliant réactivité et combativité, les travailleurs sud-africains ont choisi de s’affranchir de la tutelle du COSATU et de l’A.N.C. comme tend à le prouver les grandes grèves qui paralysent régulièrement le pays qu’il s’agisse des mineurs, des ouvriers (comme il y a quelques mois pour ceux travaillant pour les stades de la Coupe du Monde) ou encore des salariés des transports publics encore plus récemment. L’articulation de ces luttes conjoncturelles, leur organisation et la création d’un corpus de revendications commun pourraient être la base de la naissance d’une alternative crédible à la politique actuelle des dirigeants de l’Afrique du Sud. Malheureusement, le contexte économique est pour le moins défavorable…

greve-afrique-du-sudfoot

Manifestation des ouvriers construisant le stade de Jo’burg
pour obtenir de meilleurs conditions salariales.

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