L’Af. Sud à la loupe #01, texte

Tous les vendredi sur RsAs, Romain Rosart vous proposera un article pour mieux comprendre l’Afrique du Sud. Pour ce premier post, la loupe sera focalisée sur l’histoire du pays, depuis l’arrivée des premiers colons hollandais jusqu’à la fin du régime de l’apartheid. Une chronologie du pays en deux formules : une synthèse pour les lecteurs pressés, et une version longue pour les plus curieux. Bonne lecture !

Un long chemin vers la liberté* (synthèse)

Les premières raisons explicatives de l’Afrique du Sud d’aujourd’hui que nous pouvons trouver dans l’Histoire datent du début de la colonisation de cette zone au XXVIIème siècle. L’arrivée durable des hollandais dans la région et les conflits entre peuples autochtones et européens mais aussi entre pouvoir central et colonies qui en ont découlé sont les racines des lignes de fractures qui ont miné et minent encore le pays à l’heure actuelle. La lutte contre les tribus bantoues et zouloues puis contre le pouvoir colonial anglais, successeur de la Hollande dans la région, a vu naître une nation indépendante qui a grandi sur le principe de séparation entre les différentes populations reposant sur une lecture très stricte des religions catholiques. Cette politique a connu son apogée durant la deuxième partie du XXème siècle où l’apartheid, doctrine officielle du gouvernement, a conduit et maintenu les populations noires dans un état d’exclusion et de misère institutionnalisé. Démographiquement majoritaire, bénéficiant d’un soutien croissant de la communauté internationale et luttant pied à pied avec les autorités blanches au niveau interne, la population noire va progressivement affaiblir la légitimité du pouvoir blanc. Ainsi, en quelques mois au début des années 1990, les concessions faites par le gouvernement De Klerk vont niveler les écarts existants entre populations blanches et noires. Aussi théoriques et symboliques que ces mesures aient été, elles ont servi de base à l’arrivée de nouveaux acteurs politiques trop longtemps mis à l’écart (emprisonnés ou contraints à l’exil) ayant vocation à bâtir une Afrique du Sud moderne, multiraciale et démocratique.

* Titre de l’autobiographie rédigée par Nelson Mandela

Un long chemin vers la liberté (article complet)

Si les premières traces de civilisation sur le territoire sud-africain remontent à près de 25 000 ans, que l’installation des premières populations à l’extrême sud de l’Afrique australe date d’environ 2500 ans et l’arrivée de peuples bantous descendant du Delta du Niger remontent à l’an 300 de notre ère, il apparaît que les raisons historiques pouvant expliquer la situation passée et présente de ce pays trouvent leurs racines dans l’irruption européenne dans cette région.

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Bantous de la tribus Xhosas.

Lorsque le portugais Bartolomeu Dias, à la recherche d’une nouvelle route vers les Indes, pose le pied sur le territoire sud-africain le 3 février 1488 et nomme le cap qu’il vient de franchir le « cap de Bonne Espérance », il ouvre également le premier chapitre des relations complexes entre les peuples autochtones et européens. Quelques années plus tard, c’est le fameux Vasco de Gama qui, après avoir baptisé la région du Sud-Est « Natal », préfèrera à l’Afrique du Sud le Mozambique plus facile d’accès et riche en ressources naturelles.

La prise de pouvoir hollandaise.

Plus tard, en 1652 et sur ordre de la Compagnie Néerlandaise des Indes Orientales, les Pays-Bas organisèrent un port servant de relais pour leurs bateaux sur la route des Indes au niveau de la péninsule du Cap. A cette époque, la cohabitation économique entre autochtones (principalement les « Khoïkhoïs ») et néerlandais s’établit pacifiquement. Cependant, très vite, les premiers néerlandais spolièrent les autochtones en s’attribuant des terres cultivables. Presque simultanément, un affrontement entre « Khoïkhoïs » et la colonie néerlandaise se solda par une victoire des européens et accéléra les expéditions vers l’intérieur des terres. Dès 1680, le Cap devient une colonie de peuplement et ces colons prennent progressivement le nom de « Boers ». Quelques hugenots français rejoignent ce territoire après la révocation de l’Édit de Nantes. Après être devenue officiellement une colonie en 1691, la ville du Cap voit les Boers se révolter contre le gouvernement néerlandais ce qui permet de recentrer ce territoire sur son utilité première et de stopper quelque peu son expansion géographique. Cependant loin de suffire à rassurer les habitants de cette zone, cette situation pousse certains de ces colons à s’affranchir de la protection de la colonie et à s’installer plus à l’intérieur des terres. Cette émancipation est d’ailleurs à l’origine du développement de l’afrikaans, langue mélangeant dialectes hollandais, portugais, langue khoïkhoï et divers créoles. Aux alentours des années 1750, l’essor territorial relativement pacifique de ces populations s’arrête et débute alors une trentaine d’années marquée par de nombreux affrontements entre européens et différentes tribus issues du peuple bantou, notamment les Xhosas.

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Colons néerlandais

À la fin du XXVIIIème siècle intervient le deuxième acte de la colonisation européenne de cette région avec les guerres anglo-néerlandaises qui vont voir le Royaume-Uni conquérir la région du Cap au dépens des néerlandais. Ces derniers la retrouvent en 1803 lors de la signature de la paix d’Amiens avant qu’elle ne soit de nouveau occupée par les anglais en 1806 et que ceux-ci n’en deviennent officiellement les bénéficiaires après le traité de Paris de 1814. Les missionnaires anglicans tentent alors d’investir la région pour convertir les populations locales et la fin de l’esclavagisme au sein de l’Empire du Royaume Uni marque l’accélération des conflits entre Boers (qui tentent alors de s’allier aux tribus Xhosas) et autorités anglaises. Le pouvoir colonial n’aura de cesse d’aller à l’encontre des volontés des Boers en rattachant notamment de nombreuses régions au territoire de la colonie, en retirant le caractère officiel de la langue néerlandaise au profit de l’anglais ou comme nous l’avons vu, en abolissant l’esclavage. Cette dernière mesure va conduire à un exil d’une frange de la population Boer vers l’intérieur des terres et la fondation d’une République indépendante.

Aux sources du nationalisme Boer.

Parallèlement à cette expansion européenne venant du Sud-Ouest, une chefferie zoulou de l’est de la région se développe sur les ailes de son chef Shaka et décide d’élargir son royaume vers le Sud et l’Ouest où vivent les tribus bantous de la région, notamment les Xhosas. Cet essor va pousser de nombreuses populations bantoues à fuir vers le Nord et va également être la cause de véritables massacres qui vont laisser de nombreux territoires quasiment abandonnés. Les pionniers Boers et les tribus zouloues entrent en contact dans le Natal et, après un premier massacre par les combattants du royaume Zoulou, les Boers prennent leur revanche en décembre 1838 et fondent la République de Natalia qui sera rapidement annexée par les Britanniques en 1843 et entraînera un nouvel exil des populations Boers vers le Nord de la région. Durant cette période, de nombreux combats opposent indifféremment colons britanniques, Boers ou tribus bantoues et se traduisent inexorablement par une extension de la colonie britannique. Dans l’Est de cette région, plusieurs républiques indépendantes Boers voient le jour qui, si elles sont pour les principales reconnues par les Britanniques ne constituent pas d’états durables à proprement parler. Malgré leurs défauts, ces républiques vont être les vecteur du développement d’un véritable nationalisme Boer qui va rapidement devenir le premier adversaire des Britanniques après que ces derniers aient réussi à venir à bout des différentes tribus zoulous de la région.

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La situation à la veille des deux guerres des Boers.

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Combattants Boers.

En 1880, commence alors la première guerre entre les Britanniques et les Boers qui se traduit par de nombreuses victoires Boers et la signature de la Convention de Pretoria qui permet au Transvaal de recouvrer son indépendance qui était à l’origine du conflit. Mais la découverte de gisements d’or va contribuer à déstabiliser la région avec une très forte volonté britannique de s’accaparer ces gisements aurifères et constituer un dominion de l’Empire au mépris de la présence des Boers. En 1895, un complot visant à renverser le gouvernement des Boers est fomenté par les dirigeants britanniques de la colonie mais échoue et après de longs mois de tensions et de négociations entre les Boers et les Britanniques, la guerre est officiellement déclarée en octobre 1899. La république Boer ne peut résister longtemps et est vite occupée par les troupes de Chamberlain, alors Ministre des Colonies. L’ensemble du territoire sud-africain de l’époque est alors sous domination britannique avec une part de sa population d’origine néerlandaise se considérant comme spoliée par cette domination. Cette entité composée des deux ex-principales républiques Boers (Transvaal et de la rivière Orange) et des colonies britanniques du Cap et du Natal est dirigée comme un dominion à l’instar du Canada ou de l’Australie. Ce modèle emporte l’adhésion des populations boers (malgré les conflits récents) mais ne prend pas en compte les aspirations des populations indigènes. La création de « l’Union de l’Afrique du Sud » et le régime parlementaire qu’elle institue va très vite permettre aux Afrikaaners ( façon dont les Britanniques appellent les Boers) de reprendre la main le pouvoir politique et d’appliquer un système électoral ségrégationniste.

L’essor du système racial.

Ce schéma politique va conduire au développement d’une promotion sociale des populations afrikaaners au détriment des populations autochtones qui sont numériquement quatre fois plus nombreuses. Dès le début des années 1910, de nombreuses lois sont votées pour restreindre les libertés des populations indigènes notamment concernant la liberté de travail et de la propriété. Pour lutter contre cette situation est fondé dès 1912, le Congrès National des Natifs Sud-Africains qui prendra le nom plus connu du Congrès National Africain (A.N.C.) en 1923. Durant ces années, l’émergence du Parti National a été freiné par son incapacité à trouver des alliances lui permettant d’accéder au pouvoir mais la faillite des formations plus modérées et l’entente avec le parti travailliste lui permettent d’arriver au pouvoir en 1924 en ayant comme objectif de favoriser les populations blanches miséreuses et de gagner en autonomie vis-à-vis du Royaume Uni. La crise économique des années 30 se faisant cruellement sentir en Afrique du Sud, les dirigeants des partis nationaux et libéraux s’entendent pour mettre en place un gouvernement d’union nationale après les élections de 1933 qui se traduit notamment par la fin de la distinction entre populations afrikaaners et anglophones. La ligne de fracture est alors très clairement établie au sein de la société sud-africaine: d’un côté, les blancs, descendants des colonies européennes et de l’autre, les noirs, population d’origine de la région. Ces derniers, s’ils ne sont pas privés du droit de vote à proprement parler, sont constitués en listes électorales à part et votent pour des conseils de représentations indigènes consultatifs et pour trois députés (obligatoirement blancs) ayant vocation à représenter leurs intérêts.

L’apartheid, système de ségrégation étatisé.

Après la période de la Seconde Guerre Mondiale traversée de manière assez étrange par le pays dans la mesure où il était officiellement engagé auprès des alliés du Royaume Uni mais que son gouvernement voyait en interne se multiplier des mouvements pro-Allemagne nazie et les combattait, le peuple sud-africain se voit dans l’obligation de clarifier sa position sur la question raciale lors des élections de 1948. L’alliance entre le Parti National et le Parti Afrikaaner remporte la majorité des sièges et met en place la politique de l’apartheid visant à la défense de la population blanche qui représente alors 21% de la population contre la population noire. Cette politique consiste en un développement séparé des races afin que ces dernières « s’épanouissent en tant que nation distincte » et se traduit par des mesures juridiques visant à une séparation entre les ethnies qu’elle soit géographique, sociale, politique, économique, etc. En pratique, cette politique se traduit par l’expulsion des populations noires de quartiers vers des townships puis la création de « bantoustans » noirs autonomes administrés par les populations autochtones. L’A.N.C. tente de s’opposer à cette politique et la vision non raciale de cette organisation lui permet de gagner en adhérents en recrutant dans les populations métisses mais aussi une minorité blanche d’obédience communiste. Le Parti du Congrès s’allie alors avec le Parti Communiste Sud-Africain et le syndicat COSATU lors de la signature de la « Charte de la Liberté » en 1955. A partir de cette période, l’Afrique du Sud va progressivement être regardée avec plus d’attention par les Nations Unies et de toute la communauté internationale et en 1960, le président de l’A.N.C., A. Lutuli reçoit de manière symbolique le Prix Nobel de la Paix.

La vigilance de la communauté internationale s’explique en grande partie par le tollé mondial que provoque le massacre de Sharpeville le 21 mars 1960 où la police tire dans le foule, tue 69 personnes et en blesse plus de 180 autres. Ce drame va entraîner plusieurs mesures répressives de la part du gouvernement sud-africain qui va interdire l’A.N.C. et le Congrès Panafricain. Dans le même temps, l’A.N.C. met en place une branche armée sous la direction de Nelson Mandela. Cependant, cette situation n’empêche pas l’indépendance totale de l’Afrique du Sud en mai 1961 lorsque cette dernière quitte le Commonwealth ce qui a pour conséquence un durcissement des lois raciales et une plus grande dureté envers les dissidents. En août1962, Nelson Mandela est arrêté (sur renseignements de la C.I.A. selon de nombreuses sources) et condamné à 5 ans de prison. Mais la répression de instances gouvernementales ne s’arrêtent pas là. Ainsi, en juillet 1963, plusieurs chefs de l’A.N.C. sont arrêtés puis condamnés à la prison à vie lors du procès de Rivonia en 1963. On compte parmi eux Walter Sisulu, l’un des plus hauts responsables de cette organisation qui voit alors certains de ses autres membres dirigeants contraints à l’exil. Ce procès; où Mandela est également mis en cause; se traduit donc par l’emprisonnement de la plupart des leaders de l’A.N.C lors du verdict rendu en juin 1964 sur l’île de Robben Island.

La route vers une Afrique du Sud multiraciale.

Au sortir de cette période extrêmement agitée, la situation semble se stabiliser et la domination blanche se pérennise malgré les critiques de la communauté internationale et certaines montées de contestation très violentes – et réprimées encore plus brutalement – comme en 1976 où les émeutes de Soweto feront plus de 1500 victimes parmi les étudiants noirs.

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Emeutes de Soweto en 1976.

A partir de 1977, la branche armée du Parti du Congrès qui a pu se réorganiser retrouve les capacités pour mener des attentats. Dans le même temps, Steve Biko, leader noir est assassiné par le pouvoir. Ces pics de violence ne semblent pourtant pas de nature à troubler ni les gouvernants ni les populations blanches puisque le Parti national obtient dans la foulée le meilleur score de son histoire avec plus de 60% des voix en novembre 1977. L’arrivée au pouvoir de Pieter Botha marque néanmoins un tournant relatif dans cette politique. Pouvant être qualifié de modéré au regard de l’extrémisme de ses prédécesseurs, il tente au début des années 1980 de donner le droit de vote aux populations métisses et indiennes; ce qui conduira à une perte de voix importante aux élections de 1981. Cette réforme sera néanmoins adoptée en novembre 1983 dans un climat troublé quelques mois après un attentat meurtrier revendiqué par « Umkhoto we sizwe », la branche armée de l’A.N.C. Consécutivement à cela, les émeutes raciales se font de plus en plus nombreuses. Dans le même temps, la position de la République Sud Africaine devient plus compliquée sur le plan international grâce à un lobbying intense d’organisation de défense des Droits de l’Homme et de nombreux dirigeants de l’A.N.C. ayant été contraints à l’exil pour éviter la répression. A partir de 1985, l’A.N.C. appelle à la rébellion dans les townships qui deviennent progressivement ingouvernables et le COSATU lance des grèves suivies de manière importante. Pieter Botha et son gouvernement sont alors dans l’obligation de retirer certaines mesures discriminatoires pour apaiser la situation mais cela a pour effet de créer un contre feu sur sa droite et le développement d’une véritable opposition qu’est le Parti Conservateur. Botha, victime d’ennuis de santé et ayant perdu sa légitimité se voit contraint de céder sa place à Frederik de Klerk durant l’été 1989. Conscient des limites de l’apartheid et du poids des sanctions économiques internationales sur le fonctionnement du pays, il appelle à l’instauration d’une nouvelle Constitution dans les cinq ans redonnant une vraie place aux populations non blanches. Malgré cette volonté réformatrice, il conserve une légère majorité en septembre 1989. En 1990, il fait un pas déterminant vers son objectif en levant l’interdiction de l’A.N.C. et en annonçant la libération des prisonniers politiques dont Nelson Mandela après 27 ans d’emprisonnement.

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Nelson Mandela le jour de sa libération, le 11 février 1990.

Malgré deux années agitées sur le plan politique (scandales politico-financiers, opposition très forte à ces changements par des mouvements d’extrême droite, etc.), De Klerk arrive à faire adopter le référendum relatif à la mise en route des réformes ayant vocation à mettre fin à l’apartheid en mars 1992. La population blanche ayant enfin pris conscience de l’impossibilité de continuer dans cette voie discriminatoire et raciste, la dernière barrière vers la nouvelle Afrique du Sud est levée…

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Les 9 provinces de l’Afrique du Sud à la fin de l’apartheid.

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