Le siffleur de Casa, texte

Comment une après midi gaspillée dans les transports se termine par une heureuse rencontre avec un policier qui a un sifflet dans sa poche.

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Le jour se couche paresseusement sur la petite gare déserte. Les derniers rayons de soleil viennent caresser les champs tout autour. Le train ralentit sa course et les wagons déposent quelques passagers.

« Excusez moi, où faut il aller pour rejoindre l’aéroport ? » Les deux agents de la police ferroviaire marocaine me demandent de répéter ma question. A la troisième tentative, ne pouvant plus se maîtriser, ils se laissent rattraper par un fou rire incontrôlé. Essoufflés, ils se tiennent par le bras pour mieux partager leur plaisir. Le toubab qui ne sait pas lire les horaires de train vient de leur offrir la blague de la semaine.

« Mais mon petit, le train marocain fonctionne comme chez vous en France. Il ne faut pas se compliquer la vie comme ça ! ». Nous sommes à Berrichid, charmante petite commune agricole située à environ une heure de rail de Casablanca. Voilà bien le seul point commun avec la station de gare de l’aéroport.

« Allez mon petit, suis moi je te ramène à Casa. Je t’offre la première classe. Ca vaut le coup de se perdre ! » Bien calé dans les fauteuils d’un compartiment désert, le roulement du train berce la discussion. Un tour de cadran c’est bien trop peu pour apprécier toutes les histoires de Salim, chef de brigade de la police du train.

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La généreuse moustache du policier s’arrondit à chaque sourire. Le quinquagénaire semble bien content de trouver une oreille attentive pour le trajet retour. Il évoque avec plaisir sa fille, mariée à un footballeur professionnel en Angleterre. « Mon beau fils a joué au PSG avec Ronaldinho ! ». Il se montre plus soucieux quand il se rappelle la tristesse de son fils, étudiant, a qui on a refusé un visa pour la France. « Il est tellement en colère et vexé. Il a décidé de ne plus jamais tenter de partir en France ».

La plus grande fierté de Salim se trouve au fond de la poche de son manteau. Il l’extrait avec délicatesse. Dans le creux de sa main repose un sifflet. Rien de très original à première vue de la part d’un agent de la police ferroviaire. L’histoire de cet outil de travail est pourtant bien inattendue. Son ancien propriétaire n’est autre que Monsieur Said Belqola, arbitre de la finale de la coupe du monde France 98. « Je ne suis pas sûr qu’il ait arbitré la finale avec ce sifflet en particulier. Mais il devait certainement l’avoir avec lui à cette époque ».

La voix de Salim se fait respectueuse à l’évocation de son ami décédé il y a deux ans. Ils s’étaient rencontrés au hasard de ses tournées de garde entre Meknes et Fes. Monsieur Belqola, chef des douanes à Meknes, empruntait tous les jours la ligne pour rentrer chez lui. Leur amitié était née dans les trains, dans l’intimité des trajets de nuit et le bonheur des jours naissants sur les vitres des wagons. « Saïd était un grand arbitre. Depuis, le football marocain ne fait rien de bien. On ne s’est même pas qualifié pour la dernière Coupe d’Afrique des Nations, ni pour la prochaine coupe du monde ».

Salim raconte avec malice les échanges vifs des lendemains de match de championnat marocain. Le compartiment se transformait alors en café du commerce. Autour d’un thé, les deux compères refaisaient les matches à longueur de trajet. Salim demandait des explications sur les décisions d’arbitrage de son ami. Les fautes oubliées et les hors jeux imaginaires étaient rebattus sans fin. « Saïd, il faut être sur le terrain. Depuis ta télé tu es trop loin de l’action pour pouvoir juger », se justifiait Monsieur Belqola. L’argument faisait autorité, et le policier s’y soumettait. Au Maroc, l’arbitrage vidéo a encore du chemin devant lui.

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Casablanca est venue mettre fin à la discussion. Retour à la case départ. Trois heures après avoir sauté dans le train en regardant mes pieds, je vérifie à deux fois le numéro de la voie avant d’ouvrir la porte du wagon. Si les rencontres et les échanges furtifs sur rails sont souvent des petits instants de bonheur, l’arrivée à bonne destination est un plaisir qui ne se boude pas pour autant.

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